JUILLET 2024, N°1


/ Après 3 années de travaux de restauration, le Grand Palais accueillera les épreuves d’escrime et de taekwondo sous ses 17 500 m2 de verrières.
L'ÉDITO
D’ici quelques jours, les corps vont s’échauffer dans les stades, les bras fendre l’eau des bassins et les mains sécuriser leur prise à coup de talc. Depuis plus d’un an déjà, d’autres gestes, tout aussi précis et chorégraphiés, cadencent la vie des ateliers de l’artisanat français pour produire les tenues d’apparat et les accessoires des Jeux ; et ainsi faire rayonner le patrimoine et les savoir-faire hexagonaux autant que les valeurs d’amitié, de respect et d’excellence, inhérentes à l’Olympisme. Les matériaux, chauffés, ciselés, martelés, cousus ou teintés, deviennent prothèse de bras, casquette Gavroche, torche ou médaille, revivifiant le folklore de cet évènement sportif qui honore la matière autant que le corps. Un beau parcours de gestes à découvrir au pas de course évidemment !

/ À 50 jours du lancement des Jeux, le futur terrain de beach-volley, prend place aux pieds de la Tour Eiffel.
MATIÈRES À JOUER
LES ATELIERS DE PARIS SE PRENNENT AUX JEUX
Jusqu’au 27 septembre, le Bureau du Design, de la Mode et des Métiers d’Art de la Ville de Paris présente l’exposition « Terrain de jeux, la création rencontre le sport ». Si les formes et couleurs du sport inspirent les artisans, le rapport au corps et au mouvement les confronte à de nouveaux défis, à l’instar de la prothèse conçue par Dimitry Hlinka pour l’athlète Arnaud Assoumani ou du tabouret Break du Studio 5.5 dessiné pour Roland-Garros. La scénographie judicieusement pensée par Mathilde Gullaud compose un parcours ludique et participatif depuis un terrain de basket jusqu’à des ateliers de customisation et d’up cycling. On y court !


/ Tabouret Break Studio 5.5 x Laurent Lucas, cordeur officiel de Roland Garros, 2009. / Prothèse d’avant-bras pour Arnaud Assoumani, Dimitry Hlinka 2024. / Dundee, Arca. Skateboard en bois larmé, 2023.


LE DESIGN EN FORME OLYMPIQUE
Il y a un an, le designer français Mathieu Lehanneur a relevé le défi créatif de revisiter les grands symboles de l’Olympisme. On a pu d’ores et déjà découvrir, lors de son itinérance entamée il y a des semaines, la torche olympique, affectée pour la première fois d’une symétrie parfaite, de formes arrondies et d’une teinte champagne, née du mélange des 3 finitions des médailles, or, argent et bronze. Le chaudron, prêt à s’enflammer à chaque arrivée d’étape de la flamme est un fleuron d’épure et de circularité parfaite qui a demandé un savoir-faire singulier. Son socle est hydroformé, clin d’œil à la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas ») et son anneau a été percé de 260 orifices pour permettre son embrasement en cercle. Un dernier symbole est semble-t-il inscrit dans la lettre de mission du designer mais celui-ci refuse pour l’instant de vendre la mèche. Encore un peu de patience.
LE GRAND CHELEM DE L’ÉQUIPEMENT POUR LVMH
Sponsor prestigieux des Jeux, le fleuron français du luxe mondial s’impose notamment sur le terrain de l’équipement ; le fruit d’un an de travail qui a mobilisé ses artisans dans toute la France. La Maison Chaumet a ainsi conçu et fabriqué les médailles des futurs champions, une première dans le monde de la haute joaillerie. Berluti a eu la charge de confectionner, dans ses ateliers français et italiens, pas moins de 1500 tenues rehaussées d’une patine inédite pour habiller l’équipe de France Olympique et paralympique lors de la cérémonie d’ouverture. Enfin, les tenues d’apparat pour la remise des récompenses ont été confiées à Louis Vuitton. Pour produire de manière écoresponsable les costumes des remettants, la marque a collaboré avec sa start- up Weturn et l’association NOMADE. Les ateliers d’Asnières et de Beaulieu-sur-Layon n’étaient pas en reste et ont redoublé d’inventivité pour créer les malles écrins des torches et des médailles. Du beau travail et un jeu collectif !

/ Tony Estanguet, président du comité d’organisation des Jeux de Paris 2024, présente les médailles réalisées par la maison Chaumet.

LES ATHLÈTES AU FOUR ET SUR LE TERRAIN
Paris s’apprête à accueillir le plus grand restaurant du monde au village olympique cet été et la traditionnelle baguette y aura toute sa place. Stéphane Chicheri, chef exécutif de Sodexo Live !, a en effet annoncé l’installation d’une boulangerie dotée d’un four permettant une cuisson in situ. Les athlètes seront invités à mettre la main à la pâte afin de faire leur propre pain, sous la tutelle de chefs boulangers de renom. Et pour faire vivre cet art « so french » toute la durée des jeux, des ateliers quotidiens et des créations inédites sont programmés.
ENTRETIEN
avec Dimitry Hlinka

A quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, nous avons rencontré un des artisans-designers les plus prometteurs de sa génération. Ce touche-à-tout, ébéniste de formation, qui se plaît notamment à interroger les liens entre artisanat et innovation, s’est aventuré du côté des Paralympiques. Pour l’occasion, Dimitry Hlinka a travaillé sa matière de prédilection, le bois, afin de concevoir une prothèse d’avant-bras pour un de nos champions, permettant de parler du handicap à la faveur de ce grand rendez-vous sportif. Quand l’artisanat s’engage !
C.P : Bonjour Dimitry Hlinka, où serez-vous le 26 juillet prochain ?
D.H : Je vais participer à l’ouverture des Jeux Olympiques de Paris car j’ai un ami qui a obtenu quelques places, donc je vais pouvoir assister à la cérémonie.
C.P : Vous avez une double actualité à l’occasion des Jeux : la première c’est la présentation de votre « Bras d’or, bras d’art », à l’exposition « Terrain de jeux, la création rencontre le sport », organisée par le Bureau du Design, de la Mode et des métiers d’Art de la Ville de Paris.
D.H : J’ai plutôt l’habitude de faire des collaborations dans le domaine artisanal avec des profils très variés. Mais lorsque Arnaud (NDLR : Assoumani, le champion paralympique multimédaillé) m’a contacté pour éventuellement travailler sur une prothèse d’apparat (non myoélectrique) pour son avant-bras, qu’il porterait à l’occasion de prises de parole dans les écoles ou ailleurs afin de sensibiliser au handicap et permettre la conversation à ce sujet, cela m’a évidemment intéressé. Et je dois dire qu’Arnaud m’a laissé carte blanche pour concevoir « l’objet ».
C.P : Quelle a été votre démarche créative ?
D.H : Je me suis inspiré de l’anatomie du corps. Je ne voulais pas que cette pièce emprunte à l’esthétique de la robotique. Je souhaitais que cela parle de vélocité et de vitesse. Je suis donc parti du radius et du cubitus et du croisement de ces 2 os qui crée une dynamique dans la forme même et cette impression de mouvement presque infini. On a joué une finition en mat sur l’extérieur et une finition brillante sur l’intérieur, qui contribuent également à la perception de dynamisme quand la prothèse est portée, même si elle n’est pas animée.
C.P : C’était une première pour vous, cet exercice de prothèse ?
D.H : Oui et cela m’a d’ailleurs demandé de mettre au point un process inédit. Une empreinte en silicone de l’extrémité du bras d’Arnaud m’a été fournie par son prothésiste. On l’a imprimée en 3D afin de pouvoir sculpter l’argile dessus et obtenir ainsi la forme de la prothèse que l’on voulait créer. On a ensuite scanné l’ensemble et modifié à plusieurs reprises la 3D jusqu’à obtenir la forme adéquate.
C.P : Est-ce que ce projet vous a permis de porter un regard nouveau sur le handicap ?
D.H : Rétrospectivement, ce n’était pas forcément pour moi un sujet facile à aborder. Je ne me sentais pas spécialement à l’aise. Il y a quelque chose de très intime quand Arnaud retire sa prothèse et étant moi-même très pudique, je ne trouvais pas forcément les mots pour en parler librement. Arnaud a beaucoup aidé à détendre l’atmosphère et à dédramatiser nos échanges.
C.P : Et l’esthétique d’un corps qui a perdu en partie son intégrité imaginaire ?
D.H : En tant qu’artisan-designer, je cherche à la fois de la fonctionnalité pure et une forme de beau, oui. Mais a pour être honnête j’avais surtout envie de percevoir de la satisfaction dans les yeux d’Arnaud. C’est un des projets dont je suis le plus fier car il met en jeu l’humain, de manière personnelle et intime. Je voulais lui rendre hommage, et faire quelque chose qui soit fidèle à la personnalité de ce sportif. Cette prothèse doit servir à nourrir des échanges mais elle est d’abord le fruit d’un dialogue, d’une rencontre humaine, entre Arnaud et moi.
C.P : Concrètement, quelle va être la « carrière » de cette prothèse ?
D.H : Arnaud est très engagé dans ce travail de transformation des perceptions du handicap. Il fait beaucoup d’émissions de télévision. Il a posé pour une campagne de publicité équipé de la prothèse réalisée ensemble, à l’approche des Jeux. Il l’a également portée à l’occasion d’un défilé organisé par le magazine Vogue. Cette prothèse a sa propre vie, à travers lui et ses diverses interventions.
C.P : Autre contribution notable à ces Jeux de Paris 2024, vous venez de porter la flamme Olympique pour son arrivée dans la capitale, le dimanche 14 juillet dernier ?
D.H : Oui, on est venu me chercher parce que j’incarne certaines valeurs et parce que ce projet de la prothèse a intéressé le Comité d’organisation, forcément. Mais pour moi cette participation au parcours de la flamme, c’était encore une manière de donner un écho à ce projet avec Arnaud Assoumani, avec lequel initialement j’aurais souhaité pouvoir parader mais ce n’était pas techniquement possible. En revanche, j’ai décliné pour l’occasion des finitions dans les teintes des médailles olympiques qui seront visibles très prochainement, notamment sur les réseaux sociaux. On m’a donné rendez-vous à l’Hôtel de Ville à 20h30 pour parcourir 200 mètres avec la flamme. C’était assez fort en émotion ce moment. Il faut le vivre pour se l’imaginer !


/ «Bras d’Or, Bras d’Art», prothèse d’avant-bras pour l’athlète Arnaud Assoumani. Les 3 couleurs de métaux présents sur la prothèse évoquent l’or, l’argent et le bronze olympiques.